Les nouveaux nommages de l'Internet de demain

 

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Nouveaux riches, nouveaux pauvres, des mots, des maux

Les ".com, .edu, .org, .eu, .fr", terminaisons familières de nos noms de domaines sur l'Internet, sont ce qu'on appelle des gTLD (Generic Top Level Domain). En 2011, l’ICANN (Internet Corpo­ration for Assigned Names and Numbers) a autorisé la créa­tion d’extensions génériques.Le 13 juin 2012, l'ICANN a révélé le contenu de plus de 1900 dossiers de demandes pour acquérir de nouveaux gTLD.

Les entreprises et les collectivités ont pu postuler pour s'offrir un gTLD, en payant à l'ICANN 185 000 dollars. De plus, pour chaque demande, qu’elle soit acceptée ou non, il a fallu payer la somme de 5 000 dollars.

Il pourrait bien même y avoir une révolution, car après tout, les noms de domaines ne sont pas vraiment indispensables dans l'Internet. Le processus pourrait contribuer à fracturer le web entre les plus puissants et ceux qui ne pourront pas s'offrir le luxe de détenir leur propre gTLD. "Nouveaux riches, nouveaux pauvres, des mots, des maux" comme l'avait proposé Louis Pouzin fut le titre de notre évènement. 

 


Les écrits post évènements

 

 
 
Un modèle crédible pour l'Internet par Stéphane Van Gelder 
 
Un futur antérieur par Chantal Lebrument
 
 

Les sponsors

       

Ce fut le quatrième opus de nos évènements qui explorent ce que pourrait être l'Internet de demain.

 

Retrouvez l'ambiance de nos trois évènements précédents :

Voir le compte-rendu des précédents en :

1- Quel futur pour l'Internet ? avec Vinton Cerf, Bob Kahn et Louis Pouzin

2- Quel futur pour le socle de l Internet ?

3- Où va la cybersociété, champ de mines ou bateau ivre ?

Info :

Louis Pouzin est entré au Hall of Fame (Panthéon) de l'Internet (catégorie "Pioneers") qui reconnait et récompence ceux qui ont fait l'Internet.

Vous y trouverez aussi, dans cette catégorie, Vinton Cerf et Robert Kahn que nous avions fait intervenir dans notre premier évènement sur le futur de l'Internet, et dans la catégorie "Innovators" Philip Zimmermann que nous avions fait intervenir sur un évènement sur le P2P

Gérard Peliks

Président de l'atelier Sécurité de Forum ATENA

 


Les Noms de domaines génériques en question

 
L'Internet connait aujourd'hui un bouleversement du même type que lorsqu'il s'est ouvert au monde commercial il y a un quart de siècles. Plus de 1900 noms de domaines génériques de premier niveau (gTLD) ont été commercialisés par l'ICANN, organisation de droit californien qui décide de la politique mondiale sur ces noms de domaines génériques.
 
Mais d'abord à quoi sert au juste un nom de domaine ? Si, dans un cybercafé de Paris ou sur les bords de la Mer Noire, vous pouvez accéder de la même manière, par exemple, au web de forum ATENA sans savoir où il se trouve, mais en saisissant juste l'adresse : www.forumatena.org sur votre navigateur, vous avez utilisé le nom de domaine générique de premier niveau "org", puis le nom de sous-domaine "forumatena". Serveurs, routeurs et autres éléments qui prennent en charge votre demande et vous fournissent le service, ne raisonnent pas en "noms de domaines" mais en "adresses IP" de 4 octets dans l'IPv4 et de 16 octets dans l'IPv6. Ils traduisent votre requête en une adresse IP telle que "192.32.5.12". La traduction d'une adresse "nom de domaine" en une adresse IP, et inversement, se fait par des tables de correspondances gérées par ce qu'on appelle des "serveurs de noms : DNS.  
 
La mise à disposition par l'ICANN de 1930 possibilités de nouveaux noms de domaines génériques de premier .niveau comme ".airbus", ".paris",".africa" ajoutés à ceux qui nous sont familiers comme ".com", ".org", ".fr" change la donne car l'Internet est ainsi vendu par lots à des organisations publiques ou privées. Car ne nous trompons pas, c'est bien la gouvernance d'un nom de domaine générique, donc d'une partie de l'Internet, que les organismes peuvent acheter à l'ICANN. Et le prix n'est pas donné : 185.000 $ pour espérer obtenir un nom de domaine générique, plus la maintenance annuelle et tous les frais associés.
 
Qui peut s'offrir ça ? Google, bien sûr, qui s'est positionné pour acquérir cinquante noms de domaines génériques, mais aussi des associations, des régions, des entreprises. Plusieurs organisations pourraient se positionner sur un nom de domaine, ce qui pourrait entrainer des procès qui feront le bonheur des avocats. Nouveaux riches, nouveaux pauvres, des mots, des maux (*)…
 
L'ICANN, qui gére la politique d'attribution des noms de domaines génériques, est-elle incontournable ? Existe-t-il des alternatives ? 
 
Non, l'ICANN n'est pas incontournable et l'Internet existait bien avant que cette organisation ne soit créée. Il faut reconnaître que l'Internet fonctionne et que ce n'est sans doute pas facile à assurer la continuité du service. De ce côté, nous pouvons être reconnaissants à l'ICANN et aux autres organismes tels que l'IANA. Mais il existe des alternatives. La Chine, par exemple gère le nom de domaine générique ".cn" de manière autonome, et donc tous les sous-domaines de ".cn". Des associations proposent des solutions indépendantes de l'ICANN qui permettent de choisir un nom de domaine racine et d'y associer des noms de domaines génériques. 
 
Que nous réserve l'avenir ? comment les régions, les pays, les entreprises vont-ils réagir ? L'Internet pourrait-il se balkaniser ? L'Internet unique ne deviendra t'il qu'un mythe ou une légende ? L'avenir s'avère passionnant !
(*) Phrase proposée par Louis Pouzin, pour notre grand évènement du 7 juin
 
Gérard Peliks,
Président de l'atelier sécurité de Forum ATENA

 


 
 L'impasse des noms de domaine
 
L'année 2012, avec ses nouvelles extensions, aussi bien nommées vani-TLD, a remis à la mode le sujet des noms de domaine, qui ronronnait quelque peu. Au début du siècle on nous racontait les merveilles du DNS qui prenait des noms faciles à retenir, au lieu de numéros anonymes. C'était un peu agaçant de mettre maconnerie pour maçonnerie, et puis y avait-il un tiret ou un sous-tiret, ou rien, com ou fr. Heureusement Google est arrivé, avec sa mémoire d'éléphant, plus besoin de tâtonner, un clic et c'est parti. Qui s'amuse encore à taper des noms de domaine ?
 
On croyait aussi pouvoir se donner de jolis noms, coquins ou caressants, sérieux ou surprenants. Pas de chance, déjà pris. Sinon, vite les prendre en com, net, org, biz, fr, eu, à titre défensif. Gare aux pirates qui vont déposer avant vous des noms que vous avez imprudemment lâchés en réunion.
 
L'ICANN s'est embarquée dans un processus inexploré donc inégalement prévisible. Ce serait une erreur de braquer les projecteurs uniquement sur les nouvelles extensions, car les mœurs actuelles font la part belle aux anomalies.
 
POURQUOI  L'ICANN
 
Pourquoi l'ICANN ? Parce qu'elle a été imposée par le gouvernement US. Les arguments sensés justifier cet organisme sont la coordination d'un certain nombre de paramètres techniques, la litanie sécurité–stabilité–résilience du DNS, et la promotion de la compétition.
 
La coordination de paramètres techniques est un classique dans de nombreuses professions, notamment dans les télécommunications. L'UIT est un organisme des Nations Unies, ses dirigeants sont élus par ses membres, qui en votent le programme d'activités. L'ICANN est un organisme californien de droit privé, et n'a pas de membres. Ses dirigeants sont cooptés par ceux en place. 80% des standards internet (RFC) sont produits par des industriels US.
La sécurité du DNS est restée fallacieuse (faille Kaminsky) jusqu'au déploiement de DNSsec, coordonné par l'ICANN, qui par ailleurs n'a qu'un rôle passif. Les opérateurs de racines sont des institutions indépendantes qui gèrent leurs serveurs en bons professionnels, sans avoir besoin de l'ICANN. D'où une bonne stabilité. La résilience est très bonne du fait de la redondance surabondante des copies de racine. Le maillon faible est la liaison avec Verisign, fournisseur unique des mises à jour, par contrat avec le Département du Commerce, c.a.d. le gouvernement US.
La compétition sur le marché des noms de domaine existe au niveau des registreurs d'un même gTLD. Chaque gTLD est un marché captif contrôlé par un registre. Avec .com et .net Verisign contrôle plus de 80% de la clientèle des gTLD. L'ICANN est un monopole mondial. Le contrat avec l'ICANN permet à Verisign d'augmenter systématiquement les tarifs de location des noms (au profit de l'ICANN), alors que l'expansion du marché devrait justifier le contraire. Il y a là une situation permanente de conflit d'intérêt et d'abus de position dominante institutionalisés. La Commission Européenne, qui poursuit Google, Intel, ou Microsoft pour des raisons similaires, fait preuve d'un remarquable talent à ne rien voir d'anormal dans le racket de l'ICANN.
 
DOGMES  ET  MYTHES
 
Puisqu'il n'y a pas de réaction musclée contre le monopole ICANN, pourquoi ne continuerait-elle pas à en profiter ? Ce n'est bien évidemment pas le langage convenable pour les utilisateurs. On met donc l'accent sur la nécessité incontestable d'une racine unique seule à même de garantir une conversion sûre d'un nom en adresse IP. Aucune preuve technique n'est apportée, c'est même le contraire qui est prouvé. Les 1550 et plus réseaux de mobiles enregistrés par l'UIT ont chacun leur annuaire pour convertir un numéro d'appel unique en identifiant physique localisant un abonné où qu'il soit. L'internet ne gère pas la mobilité et la population d'internautes n'est que la moitié de celle des abonnés mobiles. L'architecture du DNS est largement obsolète de nos jours, mais le dogme fonctionne toujours.
 
Non seulement la racine de l'internet doit être unique, mais aussi un nom de vani-TLD. Cette contrainte révèle l'amalgame entre le souci de maintenir le monopole ICANN et de créer une nouvelle écurie de marques déposées en concurrence avec l'OMPI (Organisation Mondiale de la Propriété Industrielle). Toutefois les déposants de marques OMPI  disposent d'options géographiques et de classes d'usages dont est dépourvue l'ICANN.
 
Dans la mesure où les vani-TLD seraient surtout prisés par les grandes marques le système pourrait tenir la route sur une clientèle de niche pour qui quelques M$ sont une miette d'un budget publicitaire confortable. Combien de clients ? Mettons 10 à 20000 sur 10 ans. C'est évidemment un pactole pharaonique propre à faire fantasmer les dirigeants de l'ICANN et leurs amis. À supposer qu'ils soient lucides, quels noms de domaines comptent ils offrir au tiers-état ?
 
Ce qui suit n'est pas un exercice de précision comptable mais un essai d'évaluation d'ordres de grandeur, ou, comme on dit, de la taille de l'iceberg.
 
Diverses prévisions donnent des chiffres de 9 à 10 milliards pour la population humaine vers 2030. Donc autant de noms de domaines pour simplifier. En parallèle il faut aussi prévoir des noms de sociétés, clubs, etc. Mettons, sans base scientifique, autant que d'individus, soit au total 20 milliards. Combien faut-il de caractères pour que chacun ait un nom unique ?
 
Une première étape est de connaître le nombre maximum de chaînes (de caractères) uniques ne dépassant pas une certaine longueur. Avec un alphabet de 26 lettres et le tiret (ascii) le nombre maximum de chaînes ne dépassant pas 7 caractères est 13 millliards, donc insuffisant. Avec 8 caractères le maximum est 374 milliards. Mais ces chaînes sont essentiellement des combinaisons aléatoires sans aucun sens linguistique. Il faut donc prévoir que la longueur des chaînes utiles sera bien supérieure à la valeur théorique minimum.
 
P.ex. il est devenu très difficile de trouver dans .COM un nom convenable jusqu'à 10 caractères, alors que le maximum pour cette taille est 293 billiards. Il est couramment nécessaire d'aller jusqu'à 15 caractères ou plus.
 
Ajoutons à ces difficultés la représentation des alphabets non ascii, que l'ICANN convertit en "punycode", c.a.d. une chaîne ascii souvent indéchiffrable et nettement plus longue que l'original.
 
Le système ICANN des noms de domaines soi-disant mnémoniques et pratiques aboutit dans le futur à des chaînes de longueur excessive, 50 à 70 caractères, n'ayant plus rien de mnémonique et bien plus susceptibles de confusion visuelle. Pratiquement c'est manifestement une impasse.
 
Que pourra-t-il se passer ?
Si la clientèle veut bien suivre les vani-TLD pourront techniquement faire leur chemin de niche pour riches. Le tiers-état sera naturellement amené à mettre en place des annuaires sélectifs sur des bases linguistiques, professionnelles, sociales, politiques, hobbies, etc. permettant l'usage de noms plus faciles à manier. Noter que Facebook, Google et Twitter ont déjà ouvert cette piste.
 
Comme ces créations ont aussi leurs limites, en particulier dues à leur prolifération anarchique, le marché deviendra demandeur d'une rationalisation internationale, comme dans bien d'autres domaines (banque, assurance, transport, chimie, etc.). Et nous reverrons tout simplement des noms de domaine numériques baptisés identifiants. La taille se limitera probablement à des numéros de 12 à 16 chiffres, permettant une certaine structuration. Il n'y aura plus de difficultés linguistiques, et ils n'auront pas plus de valeur qu'un identifiant de carte crédit.
 
Enfin, on écrira des livres sur la formidable arnaque inventée par l'ICANN.
 

Louis Pouzin

EUROLINC


 
 
 Un modèle crédible pour l'Internet
 
Oui je crois en l'ICANN et son modèle de consensus élaboré par tous et pour tous.
 
Non je ne crois pas au Grand Satan. Je ne crois pas les théories de complot voulant que l'Amérique – dont le gouvernement a créé l'ICANN en 1998 – vise à contrôler l'Internet dans son ensemble. Oui je crois que le modèle de gouvernance technique actuellement utilisé pour l'Internet agace, dérange et bouscule. Et je crois que ce ne sont peut-être pas là les moindres de ses qualités.
 
Il agace les anti-américains primaires, qui ne voient en l'ICANN qu'un refus pour le gouvernement de ce pays de lâcher l'Internet dans la nature. Cela montre une méconnaissance d'un pays qui reconnaît l'aspect mondial de l'Internet bien plus facilement que de nombreuses autres nations pour lesquelles le Web est un dangereux outil de liberté d'expression qu'il convient absolument de reprendre en main.
 
Il dérange ceux pour qui l'Internet va trop vite et de manière trop anarchique, alors même que le dynamisme de ce modèle colle justement au rythme de ce réseau mondial dont les vitesses de développement et d'évolution sont tout simplement vertigineuses.
 
Il bouscule les codes de la gouvernance traditionnelle voulant que seules le gratin puisse avoir voix au chapitre. Après tout, quelle hérésie est-ce là que celle qui autorise à tous de pouvoir contribuer aux discussions visant à fixer des règles sur un domaine devenu aussi mondial que l'Internet ? "Ne serions-nous pas mieux entre-nous, soigneusement calfeutrés dans nos grandes salles de réunions inaccessibles aux quidams, à prendre des décisions seuls sans devoir les expliquer à qui que ce soit," se disent les gouvernants opposés au modèle de l'ICANN.
 
Ce modèle permet justement de leur répondre "non". Pour l'instant il est incarné par l'ICANN. Demain ce sera peut-être autre chose. Peu importe. Ce qui compte, c'est le principe. Celui d'une gouvernance participative permettant à chacun d'avoir le même niveau d'influence sur les débats et les décisions que son voisin, même si ce dernier représente la grande industrie, la recherche, un gouvernement ou encore uniquement lui-même.
 
Un modèle où chacun peut avoir une voix, mais où personne ne peut avoir une voix plus forte que celle des autres.
 
Stéphane Van Gelder
 
Très investi dans les instances de gouvernance de l’Internet, Stéphane VAN GELDER est élu en mai 2008 au Comité Exécutif du collège des registrars de l’ICANN. En octobre de cette même année, il est élu au Conseil du GNSO, l'instance qui, au sein de l’ICANN, est chargée de la politique des extensions génériques telles que les .COM, .NET, .INFO, etc. Il en devient Vice Président en 2009 puis Président en décembre 2010.
 
Stéphane VAN GELDER a par ailleurs siégé au Conseil d’Administration de l’AFNIC, en tant que représentant des registrars pendant 6 ans, de 2004 à 2010

 
 Un futur antérieur
 
Skype a été créé en 2003, Facebook est né le 4 Février 2004, Twitter en 2006…  alors que l’internet géré par l’ICANN ne remonte qu’à 1998. L’internet policé et stable plébiscité par des millions d’utilisateurs est un mythe et est en fait très récent. Une archéologie aux strates bien minces comparées à l’évolution de la société et à la mise en œuvre de processus industriels. Internet, c’était hier matin.
 
Dès la fin des années 70, l’internet était déjà bien organisé. L’allocation des extensions – génériques (.com, .net, .org, etc) et pays (.de, .fr, etc.) – étaient attribuées,  le plus souvent gratuitement parfois sur simple demande à l’administrateur, Jon Postel. En 1979 le gouvernement US lança une entreprise – Network Solutions – pour prendre en mains la gestion du registre des noms de domaine. Au début, les tarifs étaient de l’ordre du symbolique bien que basés sur une non-concurrence et une absence de connaissance des coûts réels, c’était une décision politique et non commerciale.
 
La révolution de 1989
 
Autour d’un leader charismatique, Jon Postel, et de la création d’une structure spécifique, l’IANA (Internet Assigned Numbers Authority), on édicta des règles et on masqua le n°IP par un « nom » facilitant la mémorisation des adresses. Le DNS, né en 83, n’est qu’une table de correspondance entre le n°IP et le « Nom de domaine ». Mais, le protocole resta le même et le n°IP est toujours la seule information fournie par les serveurs. La naissance du Web en 1989 propulsa l’internet dans le grand public, une révolution, et le début de la course aux armements pour avoir son .COM
 
A prestataire unique, marché florissant
 
Dès sa création en 1998 l’ICANN se retrouva dans une position de monopole : un marché fermé, des tarifs imposés, aucune concurrence. Le tout sous l’égide du gouvernement Clinton qui avait bien compris l’intérêt commercial de garder au chaud cette manne appelée à se développer. Dès janvier 98, Jon Postel avait créé l’émoi dans les couloirs du Department of Commerce en faisant la démonstration que le routage des adresses IP de l’internet n’était installé sur une seule machine – la fameuse Racine A – que par la volonté du gouvernement. Pour cela il avait simplement envoyé un email aux gestionnaires des 12 autres serveurs de l’internet en leur demandant de changer le n°IP inscrit dans leur table de correspondance de la machine «A» par celui de sa propre machine (voir graphique). Ce qui fut fait sans discussion, fonctionna très bien… et fit un scandale. Postel parla d’un «test» mais sous la pression fit rapidement marche arrière. Il mourut en octobre de la même année et reste une icône souvent mise en avant pour justifier la création de l’ICANN. Mais le test fut et démontra que garder cette ressource au seul bénéfice d’un Etat n’était pas normal et que la réserver à une seule entité non-concurrentielle – l’ICANN – était abusif.
 
Les pays se rebiffent, l’industrie casque
 
Dès le Sommet de la Société de l’Information (SMSI), Sommet Onusien qui s’est tenu à Genève en 2003, les représentants de nombreux pays ont contesté la mainmise de l’ICANN sur la Racine. Des concessions ont été faites lors du 2è Sommet en 2005 à Tunis mais la non-concurrence de l’ICANN et l’opacité de ses tarifs ont perduré.
Les plus gros consommateurs de noms de domaine sont les Marques. Obligées de se protéger dans un univers où règne la loi du 1er arrivé, 1er servi, les entreprises se retrouvent à la tête de gros portefeuilles de Noms de domaine qui se sont régulés au fil des ans. L’idée d’avoir son .MARQUE était donc une alternative intéressante, jusqu’à la publication des conditions et des tarifs des Nouvelles Extensions par l’ICANN.
 
Concurrence sans concurrents ?
 
Saviez-vous que, par défaut, tous les ordinateurs Windows et Mac sont configurées avec le n°IP de l’ICANN préinstallé dans les paramètres. C’est un choix de constructeur, pas un choix technique. Ces paramètres sont à portée de souris et tout le monde peut rééditer le «test » de Jon Postel, dans son entreprise ou dans son salon.  Il existe un certain nombre de sites internet qui fonctionnent avec un N°IP qui ne passe pas par la racine de l’ICANN. Des sites diffusés dans des milieux volontairement restreints, pour l’instant inconnus de Google, et destinés à des communautés ou des cercles de privilégiés : on dit que la NSA a un réseau masqué dans son propre intranet, le gouvernement Bulgare a enfin son .Бъ que l’ICANN lui refusait depuis des années, la communauté arménienne son .wa – West Armenia – en dépit de l’opposition des Turcs, etc.
 
L’internet n’est donc pas un marché sans concurrents. Et comme c’est un système très imparfait, en constante évolution, l’ouverture de la boîte de pandore que constituent les Nouvelles Extensions ne pourra que favoriser l’éclosion de nouveaux prestataires. L’obstacle n’est que culturel et non technique ou financier, le coût réel – toujours inconnu – de la gestion d’une Racine étant estimé à quelques milliers d’euros par an. Loin des chiffres faramineux demandés par l’ICANN, mais qui vont dans le sens d’un internet à plusieurs vitesses, sélectionnant sur des critères économiques les heureux élus : les Vanity Plates du Net
 
Chantal Lebrument
Présidente EUROLINC

 
 La multiplicité aux pointus, la simplicité pour Mme Michu
 
Le débat est éternel. Et il durera probablement tant que durera l'informatique. Il est toujours possible de mieux faire les choses, de les affiner, les améliorer et leur donner une puissance toujours plus grande. Il en est de même pour l'internet.
 
On pourrait le rendre encore plus libre, encore plus optimal avec l'ajout de racines alternatives. Les extensions ne seraient alors plus validées que par des opérateurs alternatifs, disséminés à travers le monde. Et il suffirait de changer ses paramètre de réglage de navigation pour aller sur le .massilia (site des indépendantistes marseillais) ou sur un .tibetlibre. Une multiplicité de possibilité s'ouvre alors, et il devient donc inutile de payer à l'Icann la somme de 185 000 dollars par extension.
 
Le système dns serait alors libéré du joug américain, de l'Icann et de la mainmise des entreprises qui composent une grande partie de ses constitutions.
 
Est ce donc la liberté enfin atteinte ?
 
Je ne le crois pas.
 
Certes, l'Icann possède de grandes marges d'amélioration, mais ce modèle collaboratif entre utilisateurs, entreprises, propriété intellectuelle, gouvernements, à grande échelle est une richesse qu'il ne faut pas gâcher. Un melting pot d'énergies et de cultures. De lobbies et d'inceste parfois aussi. Mais il est largement préférable à toute émanation d'un grand corps malade incapable de prendre une décision, même lorsqu'il s'agit de sauver des vies humaines.
 
A l'instar d'une version beta qu'il faut laisser maturer et se libérer de la mainmise de ses parents, l'Icann évolue, se forme, grandit et s'émancipe. Pensez vous, le CEO parle français désormais. Il doit atteindre un caractère supranational, garder sa capacité d'action mais conserver le balancier du GAC et de sa lenteur diplomatique pour éviter tout emballement, mais permettre des accélérations temporaires pour avancer vers l'inconnu sans entraves et laisser un champ fertile mais cadré à la disposition des innovateurs.
 
De plus, l'unicité de la racine Icann n'est elle pas un compromis de simplicité qui évite la balkanisation de l'internet ? Internet aurait il percé si ce que les internautes voyaient dépendait de leur FAI ? Madame Michu aurait-elle pu adopter une technologie aléatoire, dont le paramétrage doit être re-règlé à chaque voyage ?  Grandes questions. 
 
Mais la principale interrogation qui me travaille, en tant qu'être humain, est la suivante.
 
Je suis un supporter de la liberté d'expression. Mais je peux reconnaitre qu'elle a ses limites, notamment en fonction des cultures, des lieux. Mais à supposer d'un opérateur de racine s'établisse dans un pays peu regardant, n'y a-t-il pas un risque de voir surgir des extensions susceptibles de servir des desseins douteux ? Un .hitler ou un .alqaida par exemple. Un .mafia avec des plugins de blanchiment. Et dans ce cas la, impossible d'agir. La où les processus Icann obligent à un minimum de consensus, la multiplicité des racines verra apparaître des racines moins scrupuleuses. Comme pour les autorités de certification SSL, comme pour les auto-écoles, sans un minimum d'accréditation et de coordination, on prend des risques …
 
Avons nous envie de les faire courir à l'utilisateur ? ou de rester unis et d'améliorer le système actuel ? Avons nous envie de faire grandir une fracture numérique basée sur ceux qui savent régler leur racine et ceux qui ne savent pas ?
 
Frédéric Guillemaut
Directeur associé du bureau d’enregistrement Mailclub

 
 Il faut que le DNS soit unique (et univoque)
 
Le DNS est un des rouages les plus merveilleux de l’Internet, une base de données distribuée mondiale, mise à jour automatiquement par les abonnés eux-mêmes et en temps (presque) réel, dont la racine est répartie physiquement sur des centaines de machines de par le monde. Cela marche si bien parce que ce système est unique, et univoque : des centaines de bureaux d’enregistrement coopèrent de par le monde afin que de Macao votre navigateur puisse apprendre le numéro IP de votre banque française.
 
L’unicité du système de noms de domaines est aujourd'hui remise en cause de plusieurs façons. Les autorités chinoises ont interposé entre la racine du DNS et les internautes chinois une racine locale qui rend inaccessibles les sites étrangers, sauf aux personnes autorisées et dûment supervisées. Il ne faut pas négliger les aspects positifs de l’expérience chinoise : elle démontre que le DNS peut fonctionner avec un système de nommage qui repose sur une écriture différente de l’alphabet latin, et que la mise en place d’une racine alternative n’est pas trop difficile. Et aussi, qu’il n’y a aucune raison ontologique de faire allégeance à l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), l’organisme qui supervise le DNS mondial, sous le contrôle du gouvernement américain.
 
Justement, l'ICANN, qui entretient la rareté artificielle des noms de domaine, sait profiter de son monopole (artificiel) pour rentabiliser cette rareté : elle vient de clôturer un appel d'offres pour créer 1900 nouveaux domaines du plus haut niveau, facturés 185.000 dollars pièce.
 
Face à ce qu’il faut bien appeler les abus de pouvoir de l’ICANN et à la mainmise américaine sur l’Internet, on peut se poser la question d’une gouvernance différente : sous le contrôle de l’ONU ? par l’UIT (Union internationale des télécommunications, une agence de l’ONU) ?
 
L’UIT est un organisme du passé, complètement extérieur à la vie de l’Internet. Veut-on le retour à la bureaucratie des opérateurs en situation de monopole ?
 
Quant à l’ONU, veut-on vraiment qu’aient voix au chapitre des gouvernements qui souhaiteraient que sur l’Internet il soit interdit de dire du mal des autorités religieuses, ou des gouvernements ?
 
Alors que faire pour vivre libre sur l’Internet ? Faut-il multiplier les racines, comme le suggère Louis Pouzin ? En théorie c’est bel et bon. C’est un peu oublier, me semble-t-il, que le succès extraordinaire à ce jour de l’Internet doit beaucoup à sa simplicité, qui permet à tout un chacun de s’y retrouver sans grande compétence technique. Il faudrait se poser des questions aujourd'hui sans objet : quel est le meilleur DNS disponible en Patagonie ? un accès pair à pair est-il possible depuis votre hôtel au Tadjikistan ? Il faudrait configurer votre smartphone en conséquence. Inutile de dire que si les informaticiens de métier devraient réussir à s’en débrouiller, les personnes qui avaient déjà eu du mal à apprendre l’usage du courrier électronique et du Web passeraient par des moments difficiles ou abandonneraient. Bref, ce merveilleux moyen de communication serait cassé.
 
Valentin Lacambre, architecte de l’Internet français de longue date et participant à la table ronde, a bien résumé le souci de beaucoup : « restons unis ! ». Je m'y rallie.
 
Laurent Bloch,
Directeur du système d'Information, Université de Paris- Dauphine
Chercheur, Chaire Castex de Cyberstratégie